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Qu’est-ce qu’Avant Laprée ?

« Je m’étais dit qu’il faudrait bien une fois essayer d’évoquer le passé d’une famille, ou plutôt d’un groupe, sans larme au coin de l’œil, sans condescendance amusée cachant ça et là les bouffées de vanité des familles, sans récriminations, embarras ou exaspération non plus. Rien que ce qu’on sait, mais tout ce qu’on sait, et le courage de mettre les points d’interrogation quand on ne sait pas… C’était une passionnante expérience humaine à tenter.  »

Marguerite Yourcenar (1903-1987), Lettre à Claude Gallimard, 18 février 1977. Citée par Michèle Goslar, Yourcenar. « Qu’il eût été fade d’être heureux », Éditions Racine-Académie royale de Langue et de Littérature françaises, 1998, p. 279.

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Avant Laprée, une esthétique du fragment et de la durée

Jacques de Bourbon-Busset.

« Apprendre à vivre dans le temps est une des rares choses qu’on n’enseigne pas. C’est pourtant une des plus nécessaires. Bien sûr, les projets initiaux échouent. Ce n’est pas une raison pour ne pas en faire ni pour ne pas les modifier en cours de route. Beaucoup ne croient qu’à l’instant et à la fatalité. Ils refusent l’intégration dans le temps. Une vie qui ne s’inscrit pas dans le temps est une vie futile ou résignée. »

Jacques de Bourbon-Busset (1912-2001), Bien plus qu’aux premiers jours (journal X), 1985.

 

Avant Laprée s’inscrit dans une démarche de recherche à la fois exigeante et discrète, dans une esthétique du fragment et de la durée. Loin des effets ou des certitudes, chaque billet naît d’un regard attentif posé sur les sources pour en faire entendre la rumeur ténue du passé. L’écriture assume une voix personnelle, mais toujours au service des documents. Le territoire abordé, souvent modeste en apparence, donne corps à des questionnements fondamentaux sur la société ancienne. Ce carnet avance par fragments, sans chercher à clore ou à démontrer. Il propose, à petites touches, une manière d’habiter le temps long des vies passées mais pas tout à fait perdues, d’en partager les échos avec ceux qui voudront bien les entendre…

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Mon vieux Laprée…

La façade d'arrivée du château de Laprée. Vue prise depuis le saut-de-loup. © Karl-Michael Hoin, 2020.

« C’est pourquoi nous autres châteaux commençons toujours notre correspondance par une formule de politesse, par exemple :  “Toi, mon vieux Laprée, bien que tu sois jeune encore pour être né en 1740, époque harmonieuse architecturalement s’il en fut (et là, pas question de balancer qu’on trouve le style plus mièvre que cent ans auparavant, moins chic et moins sobre), toi dont le dôme, à l’est, est couronné de façon si originale, ce qui est une partie de ton charme…” »

Dominique Schneidre (née en 1947), Le corps principal, Paris, Albin Michel, 1997, p. 186.

Le carnet de recherche Avant Laprée est né d’un travail d’étude et de classement des archives de la famille de Lencquesaing, conservées au château de Laprée à Quiestède, dans le Pas-de-Calais, entre Aire-sur-la-Lys et Saint-Omer. Dans ce lieu de mémoire, s’est amorcée peu à peu une réflexion plus large, peu à peu élargie à d’autres familles et aux archives d’autres maisons.

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Le goût de l’archive. Écrire ensemble l’Histoire

Le goût de l’archive, ce passe-temps, cet abri de l’amnésie du monde moderne, est une entreprise sérieuse…

« J’avais demandé à mon grand-père s’il y avait par hasard des familles qui étaient plus vieilles que les autres, s’il y avait des âges très reculés, gardés peut-être par des anges aux épées flamboyantes, où mes arrières-grands-parents auraient été seuls à se promener et où, surgis soudain du néant, les autres n’auraient pas accès. Non, en vérité, toutes les familles étaient aussi anciennes les unes que les autres. Tout le monde avait un père et une mère, deux grands-pères et deux grands-mères, et huit arrière-grands-parents. Mais certains gardaient des traces du passage dans le temps de leurs ancêtres disparus. C’est ainsi que j’appris ce que nous devions au souvenir. »

Jean d’Ormesson (1925-2017), Au Plaisir de Dieu, 1974.

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Signaler, ordonner, mettre en scène. Les poteaux du parc du château de Tilloloy (Somme).

21 - Tilloloy - Parc - poteau du rond-point de Jupiter. Carte postale, Octave Lelard (phot.), [ca 1900]. AP Château de Regnière-Écluse (Somme), non coté. Photographie de Pierre Thibaut (reproduction). © Région Hauts-de-France-Inventaire général, 2026.

Un dessin conservé dans les archives du château de Tilloloy (Somme) représente un poteau destiné à l’« allée de la Porte à Clous ». L’objet paraît modeste : un socle, un fût, un couronnement et une plaque inscrite. Pourtant, sa conception révèle une réflexion beaucoup plus vaste sur l’aménagement du parc. Ces bornes ne servaient pas seulement à indiquer une direction. Elles participaient à l’organisation des circulations, à la conduite de la chasse, à la mise en scène du paysage et à l’affirmation d’une identité nobiliaire.

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Du domaine aristocratique au paysage de guerre. Le plan de Tilloloy (Somme) du 20 août 1915

Détail d'un plan topographique militaire du secteur de Tilloloy, daté d’août 1915, représentant le château, ses communs, le village, les jardins, les bois et le parc de chasse, probablement établi à partir d’un fond cadastral ou topographique antérieur et destiné à la connaissance opérationnelle du terrain et au cantonnement des troupes. AP Château de Tilloloy (Somme), non coté. Photographie de Pierre Thibaut. © Région Hauts-de-France-Inventaire général, 2025.

Ce plan porte un numéro de feuille, un quadrillage et une date : N° 43, 20 août 1915. Rien, dans cet en-tête sec, ne laisse deviner qu’il s’agit du dernier portrait fidèle d’un domaine que la guerre allait réduire à des pans de murs. Le document conservé au château de Tilloloy (Somme) mérite pourtant qu’on s’y arrête longuement, non pour la beauté qu’on pourrait lui prêter rétrospectivement, mais pour ce qu’il donne à lire avec exactitude : un système résidentiel complet, saisi au moment précis où l’armée française se l’appropriait comme terrain.

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Représenter la continuité généalogique et seigneuriale : la plaque funéraire Dixmude de Montbrun à Recques-sur-Course (Pas-de-Calais)

Plaque funéraire Dixmude de Montbrun sur la muraille sud du chœur de l'église Saint-Léger de Recques-sur-Course (Pas-de-Calais). Photographie de Jean-Michel Périn. © Région Hauts-de-France-Inventaire général, 1983.

Dans la muraille sud du chœur de l’église Saint-Léger de Recques-sur-Course, à sept kilomètres au nord-est de Montreuil-sur-Mer (Pas-de-Calais), est encastrée une plaque funéraire : celle d’Oudart de Dixmude de Montbrun (v.1680-1753) et de son fils Florent de Dixmude (v.1707-1727). La tradition familiale rapporte que le second mourut d’un accident de cheval. Voulant franchir à monture l’entrée d’une écurie dont la porte était trop basse pour laisser passer ensemble le cavalier et l’animal, et n’ayant eu le temps ni de sauter à terre ni de se courber, il se serait brisé la tête contre le linteau.

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Un jour de courses à Boulogne-sur-Mer, 1905

Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais). Marie de Lubersac (1904-1997) entourée de ses parents, Jean de Lubersac (1879-1967) et Élie-Anne d'Hinnisdal (1876-1961), et d'un couple non identifié, 4 août 1905 (date portée par une légende manuscrite postérieure). Photographie, tirage [argentique] noir et blanc contrecollé sur carton. Dimensions non relevées. AP Château de Regnière-Écluse (Somme), album de photographies de famille n°10, non coté.

Une main a écrit, au crayon à papier et donc après coup, au bas du carton : « Marie de Lubersac — Jean de L., Élie-Anne de Lubersac. Courses à Boulogne s/mer, 4 août 1905. » C’est le carton du montage qui a jauni, non le tirage lui-même, resté d’un noir et blanc encore ferme sous la patine du temps — signe que cette photographie, avant d’appartenir à l’histoire, a d’abord appartenu à une famille, qui l’a conservée avec soin, puis, plus tard, légendée dans un album. On ignore qui tenait l’appareil. Un amateur muni d’un Kodak de poche ou l’un de ces photographes qui travaillaient, l’été, les pelouses des champs de courses et les promenades des stations balnéaires, proposant aux familles en villégiature le souvenir tarifé d’une journée ? Rien ne permet de trancher.

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Mademoiselle de Comerford : entre murmures du cœur et murailles du monde, 1813

« Mademoiselle de Cormerford a quitté momentanément la ville d’Aire. Une de ses parentes est venue la chercher depuis la mort de son père et se propose de la garder chez elle au moins pendant tout l’été. Cette cousine est mademoiselle d’Armanville demeurant en son château à Agnetz, près Clermont, département de l’Oise. Si le jeune homme qui désire connaître les sentiments de mademoiselle de Comerford à son égard veut lui écrire, on pense qu’il peut le faire sans inconvénient. Il règlera sa conduite ultérieurement d’après la réponse qu’il recevra. »

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